Le sens de l'humeur

13 mars 2013

Glace sans tain – Soluto

Publié par mitchul dans Matière à réfléchir

Homme d’images, Soluto vient de sortir (après ses superbes Vies à la ligne) un deuxième livre, Glaces sans tain, pour lequel il a abandonné ses crayons pour n’utiliser que des mots. Mais rassurez vous, on y perd pas au change, tant la prose de Soluto possède des qualités indéniables. Sensible et d’une incroyable précision, son écriture nous emmène sans retenue dans les méandres de la folie ordinaire.

Les trois premières nouvelles nous racontent des tranches de vie de personnes plutôt perturbées. Soluto dissèque la part obscure de ses personnages, sans pour autant tomber dans l’étude de cas clinique. Trois destinées qui ne répondent à aucune logique – si ce n’est la leur – et corroborent cette idée que rien n’est joué à l’avance, que les événements antérieurs n’influent pas automatiquement sur les actes à venir. La prédestiné n’existe pas. Chacun peut encore agir en fonction de son libre arbitre, mais plus sûrement en fonction de ses pulsions.

Dans L’île aux bœufs, le narrateur est une personne lambda au parcours de vie tout à fait ordinaire, qui dans sa jeunesse commettra un crime. Qui ne l’empêchera pas d’avoir une vie normale, sans jamais reproduire son acte ignoble. Il ne justifie rien et ne semble avoir aucun remords : « J’étais bien là, en pleine conscience, et je ne l’ai pas tué malgré moi. J’étais au contraire en parfait accord avec l’instant et l’univers tout entier. Un sentiment d’inébranlable puissance me portait. »

Dans Fausses reconnaissances, le personnage principal est un schizophrène, paranoïaque et violent, persuadé d’avoir reconnu Elvis Presley dans un bar parisien. Et que ce dernier fomente un complot avec l’aide du gouvernement.

Quelques couvercles soulevés, titre magnifique pour une nouvelle que j’ai particulièrement apprécié, tout autant que la première. Je les considère comme des contraires, se faisant face de chaque coté d’une glace sans tain. L’un passe à l’acte alors qu’il n’a a priori aucune raison de le faire. Quand le deuxième a toutes les raisons, mais ne le fait pas. Le plus troublant est que le moins perturbé des deux est celui qui a franchi le pas.

La quatrième nouvelle se distingue des autres pour plusieurs raisons. D’abord, Soluto se met directement en scène. L’emploi de la première personne est pour le coup on ne peut plus justifiée. A la différence des trois premières, cette nouvelle est placée sous le signe d’Eros. Cependant, nous savons depuis Freud qu’Eros et Thanatos sont intiment liés. En effet, si Soluto fait du bien à l’autre, il la détruit par son indifférence.

Soluto a décidé de nous mettre littéralement dans la peau des personnages. Une immersion complète dans la personnalité complexe de ces individus. Ecrire à la première personne est un choix audacieux et risqué, dans la mesure où il est plus difficile d’installer une distance avec ces personnages peu recommandables, ce qui peut rebuter bon nombre de lecteurs. Cependant, à aucun moment Soluto ne juge, ni ne justifie les actes de ses protagonistes, ni même les siens. Il reste sur un mode descriptif, nous permettant de capter ce qui se joue chez ces personnages

La virtuosité de Soluto nous emporte, impossible d’abandonner le fil du récit. Certains évoquent Flaubert. Pour ma part, Soluto s’inscrit plutôt dans une filiation avec Maupassant. Outre le format nouvelle, par cette faculté à inscrire ses histoires dans une localité géographique précise (Oissel, le Havre, Rouen…) tout en leur apportant une teneur universelle. Par cette impression très diffuse qu’un événement incongru (voire fantastique) n’apparaisse à chaque nouvelle page.

Au croisement entre biographie, fiction, autobiographie et autofiction, ce Glaces sans tain est un exercice littéraire original et réussi. Cette manière de faire corrobore cette idée que l’écriture puise dans de nombreux champs (de la réalité, de l’imaginaire, du fantasme) et que la véracité des tenants et aboutissants n’est qu’anecdotique. On se moque de savoir si ces histoires sont vraies ou pas. Ce qui est sure, c’est qu’elles nous parlent, nous provoquent, nous bousculent, nous questionnent sur la nature humaine… Rassurant, ça veut dire qu’on est encore vivant !

Mitchul

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 Le Dilettante, 2013

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